Éducation des enfants : retour à l’autorité qui autorise…Un entretien avec le Pr.Marcelli.

Publié le 11/01/2010 dans JIM

 

 

 

Daniel Marcelli est professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à la faculté de médecine et chef du service de psychiatrie infanto-juvénile du CHU de Poitiers. Ancien interne des Hopitaux de Paris, il est l'auteur de nombreux ouvrages.

 

Vaste sujet que celui de l’éducation des enfants. Y a-t-il une bonne méthode ? Les années 70 ont été un tournant et une rupture avec le mode d’éducation autoritaire dominant. L’assouplissement et le recul de l’autorité a eu des bienfaits incontestables, mais on mesure aujourd’hui les problèmes engendrés par l’absence d’autorité.

Pouvez-vous décrire les grandes tendances, voire les modes, dans l’éducation des enfants en Occident au XXe siècle ?

Daniel Marcelli – Au XXe siècle, jusqu’aux années 70, les principes d’éducation étaient dominés par la tradition et un certain conformisme. Ce modèle, évoqué par Hannah Arendt dans son livre « Crise de la culture », reposait sur trois piliers : la tradition, la religion et l’autorité. Ce trépied a maintenu corsetée la société sur le plan moral et éducatif jusqu’aux années 50. Ce corset s’était fortement resserré au cours du XIXe siècle, siècle de l’industrialisation, comme si les êtres humains, bousculés par le progrès moderne, avaient eu besoin à ce moment d’un certain conformisme. L’objectif de l’éducation était pour les parents que leurs enfants se conforment aux exigences de la société. Le modèle dominant a commencé à vaciller au XXe siècle à la fin des Trente Glorieuses, avec l’avènement des technologies modernes et l’accession à l’aisance matérielle.

 

La Seconde Guerre mondiale et l’effondrement européen, puis la découverte massive, à la Libération, du modèle américain, de nouvelles moeurs, de nouvelles musiques, de nouvelles techniques, ont certainement aussi contribué à saper le modèle en place. Les progrès technologiques allaient dans le sens d’une libération individuelle. Tant qu’un enfant ou un adolescent n’avait pas de moyen d’autonomie, il restait dans l’environnement immédiat de ses parents et donc dans cet univers pétri de tradition, de religion et d’autorité. Quand il a eu les moyens d’échapper à cet environnement, les choses « qui ne se faisaient pas » sont alors devenues possibles. Dans le dernier tiers du XXe siècle (à partir des années 60-70), les principes d’éducation basculent assez brusquement sur un modèle d’épanouissement de l’enfant ; l’objectif des parents était alors que leur enfant soit épanoui sur le plan affectif (qu’il soit heureux) et sur le plan intellectuel (qu’il aille au maximum de son potentiel). On est encore, plus que jamais aujourd’hui dans ce modèle. Jusqu’aux années 90, pour parler des grandes tendances, on a confondu épanouissement avec absence totale de contraintes, d’interdits et de limites, simplement parce que la difficulté de l’épanouissement a été globalement attribuée à l’autorité (paternelle, parentale, adultes/ enfants).

 

Dans les années 60-70, tous les articles des psychanalystes et des psychiatres dénonçaient abondamment les effets de l’autorité comme coupable de produire de l’inhibition, de la bêtise, de la névrose (Alice Miller, Françoise Dolto, etc.). Il faut comprendre les recommandations de ces auteurs à l’aune de ce qu’était l’éducation jusqu’aux années 50- 60. En fait, plus que l’autorité, ils dénonçaient l’excès d’autorité, c’est-à-dire ce que l’on appelle l’autoritarisme. Ainsi, jusqu’aux années 60-70, on s’est focalisé sur les pathologies de l’excès d’inhibition et d’interdit. À partir des années 80-90, on a commencé à découvrir les pathologies de l’excès d’autorisation : agitation motrice, TDAH, troubles d’opposition, troubles du comportement, etc. À partir de ce constat des effets toxiques de l’excès de libéralisme, s’amorce la tendance d’une nécessité de réintroduire de l’autorité. Mais, quelle autorité et comment ? Réintroduire de l’autorité ne signifie pas, je le souhaite, revenir au XIXe siècle. L’autorité est nécessaire, mais sur un mode qui permette aux enfants de toujours pouvoir répondre aux exigences d’une société centrée sur les valeurs de l’individu (épanouissement intellectuel et affectif et autonomie des individus). La grande question aujourd’hui, c’est comment apprendre à des enfants à être autonomes et à atteindre le maximum de leur potentiel sans trop de dégâts, sans qu’ils partent « en vrille ».

 

Jusqu’aux années 90, on a confondu épanouissement et absence totale de contraintes.

Quel bilan faitesvous de l’assouplissement des moeurs dans l’éducation des enfants des années 70 ?

D. M. – Parmi les conséquences de cet assouplissement des moeurs éducatives, il en est de positives, et notamment la disparition des pathologies de l’excès d’inhibition, comme par exemple les timidités gravissimes, les maladresses gestuelles (débilité motrice, enfants empruntés, patauds). Une règle simple peut ici s’appliquer : plus les facteurs socio-environnementaux intervenant dans une pathologie sont importants, plus le nombre de cas observés est grand. Ainsi, quand ces facteurs diminuent, on finit par ne plus observer que les rares cas d’origine neurologique ou génétique. Le bégaiement constitue un bon exemple à cette théorie. Dans les années 70, je voyais en consultation un ou deux bègues par semaine ; aujourd’hui, j’en vois un tous les 2 ans. Jadis on disait aux enfants « réfléchis avant de parler », or cela produisait du bégaiement ; aujourd’hui on dit aux parents « laisser les s’exprimer », et en effet ils parlent. Incidemment, on voit maintenant des parents qui se taisent quand les enfants parlent. Ce que l’on a oublié de dire, c’est que les parents devraient plutôt se taire quand leurs enfants sont en train d’apprendre à parler, et, que dès qu’ils ont acquis un langage fluide, dès 3 ans-3 ans et demi, il faut leur apprendre à se taire et à écouter les adultes pour qu’ils apprennent à prendre leur tour de parole. Il résulte qu’aujourd’hui on est plutôt face à une pathologie de la communication par excès d’expression de la parole. La rupture avec les principes autoritaires a fait apparaître d’autres troubles, qui sont alors devenus plus visibles. Nous avons observé, par exemple, une augmentation considérable des troubles déficit d’attention hyperactivité (TDAH). Or, même si l’on essaye de nous convaincre qu’il s’agit d’une pathologie génétique, il n’en demeure pas moins que cette augmentation d’incidence est contemporaine de modifications importantes du mode d’éducation des enfants, et donc de facteurs socio-environnementaux. Plutôt qu’évoquer d’hypothétiques facteurs génétiques, cette augmentation spectaculaire des diagnostics de TDAH amène à mettre en cause des facteurs éducatifs.

A-t-on apporté une preuve objective de l’augmentation de certains troubles en lien avec le changement de mode d’éducation ?

D. M. – À ce niveau, l’imputabilité du mode d’éducation pour expliquer l’augmentation d’une pathologie reste très difficile à démontrer, dans la mesure où il faudrait disposer d’enquêtes épidémiologiques sur le très long cours et sur plusieurs générations ; or ce n’est pas le cas.

L’éducation parentale ne représente qu’une partie de l’éducation des enfants. Fait-elle le poids face aux autres sources d’influence (école, TV, web, etc.) ?

D. M. – L’éducation des parents reste un facteur fondamental pour les enfants ; toutes les enquêtes montrent que le style de vie imprimé par les parents marque durablement l’enfant, l’adolescent et le futur adulte. Ce rôle est cependant devenu plus compliqué, car il ne va plus de soi.

 

L’éducation parentale est aujourd’hui fortement concurrencée par la « séduction du monde ».

En effet, un des problèmes majeurs de l’éducation des enfants, et peut-être plus encore des adolescents, c’est qu’elle rencontre la « séduction du monde ». Cette séduction est en effet devenue écrasante. Chaque foyer a dans son salon ou dans sa chambre des portes ouvertes sur le monde entier, avec des films, des jeux, ou la possibilité d’interpeller n’importe qui aux quatre coins de la planète. Le monde est aujourd’hui d’une séduction extraordinaire pour les enfants et les adolescents.

 

Pour lui résister, les parents doivent être extrêmement solides sur leurs bases et convaincus de leur rôle dans l’éducation de leurs enfants. Quand l’enfant est encore dans l’orbite proche des parents, jusqu’à 11-12 ans, il faut qu’ils soient convaincus de la nécessité que l’enfant, pour grandir, a besoin de limites. Un enfant auquel on ne donne pas de limites sera 8 heures par jour sur sa console de jeux ou devant la télé en se gavant de bonbons et de chocolat… et il s’ennuiera à l’école. C’est du devoir des parents, non pas de tout interdire — car ce serait mettre l’enfant dans une position d’étrangeté et d’exterritorialité par rapport au monde dans lequel il va vivre, et cela peut nuire à sa capacité d’insertion sociale —, mais de définir des limites. Laisser l’enfant gérer lui-même son temps de loisir — 99 % des enfants n’en sont pas capables — c’est le laisser se gaver de stimulations sensorielles au détriment de sa santé physique (obésité) et psychique (désintérêt pour toute autre forme de connaissance). Entre gavage et abstinence totale, il y a un peu de marge, mais cette marge est toujours difficile à définir, et toujours l’objet d’un conflit.

Cela se complique plus encore quand l’enfant devient adolescent et qu’il conquiert sa part d’autonomie, dans ses loisirs, ses déplacements et l’organisation de sa journée. Là aussi, les nouveaux éléments qui participent à la séduction du monde (internet, les tchats, les portables, etc.) détournent très facilement l’attention des adolescents, et ce d’autant plus qu’ils sont ciblés par un marketing très actif. Les parents ont donc tout intérêt à maintenir un minimum de limites. Mais il faut leur conseiller aussi de continuer à faire des choses avec leur enfant, de temps en temps, quitte à aller s’intéresser aux activités des adolescents, comme les jeux en lignes par exemple. À 13-15 ans, les enfants sont encore contents de partager avec leur parents. Ce partage les protège des excès et du manque de limites. Après 17-19 ans, j’estime que les jeux sont faits. Soit les parents ont joué leur « partition », et les ados ont intériorisé les règles, soit ils ne l’ont pas jouée, et dans ce cas les ados ont bien du mal à accepter la moindre règle. Dans cette partition, comptent le style de vie des parents et ce qui les intéresse – les enfants et adolescents y sont très attentifs –, mais aussi et surtout le temps qu’ils consacreront à l’éducation de leur progéniture. Le seul paramètre que l’on ne peut pas supprimer à l’éducation, c’est le temps que l’on y consacre. Si l’on n’a pas de temps à y consacrer, il ne faut pas faire d’enfant.

 

Il faut 5 minutes pour faire un enfant, et 20 ans pour l’élever.

Est-il possible de corriger certaines erreurs du passé ?

D. M. – Le premier message que j’essaie de faire passer, c’est que l’autorité autorise avant d’interdire. C’est parce que l’enfant est régulièrement autorisé à explorer le monde — les relations avec les autres, parler, goûter à tous les mets, etc.— , que la confrontation de temps en temps aux limites n’est pas trop pénible ou traumatique, et qu’elle n’ampute pas le potentiel de développement de l’enfant. Les interdits, quand ils surviennent sur un fond d’autorisation, permettent à l’enfant de comprendre que tout n’est pas permis. Avoir la notion de ces interdits, entre 1 et 3 ans, permettra plus tard à l’enfant d’entrer dans un monde social (l’école maternelle) sans trop de difficultés : quand l’autre a un jouet, je ne lui saute pas dessus pour le lui prendre parce que j’en ai envie ! Pour acquérir une autonomie sociale, il faut être capable de respecter la place de l’autre. Un enfant qui dans sa famille n’a aucune limite et interdit transportera dans l’espace social cette dynamique du « tout est permis », il va alors rencontrer de grosses difficultés. Autre message : l’acquisition de la notion de limites est en fait protectrice et constructive pour l’enfant, sous réserve que les interdits ne l’emportent pas sur les autorisations. L’interdit n’est pas une blessure. Certes, le monde dans lequel nous vivons est un monde relativement sécurisé, ainsi la plupart des interdits, dans une maison normalement constituée, sont plutôt arbitraires. Mais quand un enfant sait qu’il ne doit pas toucher tel ou tel objet, s’il le fait dès que ses parents ont le dos tourné, sachant qu’il désobéit, il le fera avec prudence et précaution. Le même enfant, à 10 ans, quand il traversera tout seul la route, le fera de façon prudente ; c’est luimême qui se surveillera, comme ses parents le faisaient lorsqu’il était petit. L’intérêt de l’interdiction et d’exiger de l’obéissance est donc de permettre à l’enfant grandissant de désobéir petit à petit, et de se prendre soi-même comme objet d’attention.

 

L’enfant qui n’a jamais obéi fait n’importe quoi, et sera très exposé aux accidents.

Ces règles semblent de bon sens, mais sontelles si faciles à appliquer aujourd’hui ?

D. M. – Cela paraît en effet simple, mais le fait d’avoir disqualifié l’autorité dans les années 70 confronte désormais les parents à la question de savoir comment réintroduire l’autorité. Aujourd’hui, il est difficile de parler d’obéissance, car cela possède un vieux parfum de religion (Dieu a certes interdit de croquer la pomme, mais en laissant la pomme dans l’arbre, il autorise à désobéir). Par ailleurs, les intellectuels, entre autres philosophes et psychanalystes, et pas les moindres, confondent obéissance et soumission, ce qui a pour conséquence désastreuse que l’on ne différencie pas le couple autorité/ obéissance d’un côté et le couple pouvoir/soumission de l’autre. Pouvoir/ soumission, c’est la loi du plus fort, celui que l’on observe dans la nature. Or, la soumission s’obtient de deux manières, soit par la force, soit par la séduction. Cela n’a rien à voir avec l’autorité. Autorité/ obéissance, en revanche, est un couple hautement culturel, qui s’apprend. Pour qu’un adulte ait de l’autorité, une des conditions nécessaires, mais pas suffisante, est qu’il ait lui-même appris dans son enfance à obéir et qu’en grandissant, il se soit parfois autorisé à désobéir. Alors, il pourra avoir de l’autorité : il demandera à l’enfant d’obéir mais en sachant qu’il peut désobéir. Celui qui n’a jamais appris à obéir, au mieux, il sera laxiste et évitera les situations où il aura à exercer l’autorité, ou bien il sera autoritaire sans modération (et celui-ci a souvent été soumis par le pouvoir quand il était petit).

 

Le laxisme est la solution toute trouvée pour se protéger de l’autoritarisme.

 

J’entends partout répété comme un refrain lancinant qu’il faut que l’enfant soit confronté à la frustration dans son éducation. C’est vrai. Mais ce que l’on ne dit pas assez, c’est que pour élever un enfant dans le registre autorité/ obéissance, les parents doivent constamment se frustrer de la jouissance d’exercer le pouvoir, que ce soit par la force ou par la séduction, sur leur enfant. L’autorité, s’est aussi l’exercice de la frustration du côté parental. Cela n’est pas simple, d’autant plus que les adultes ont eux-mêmes vécu dans un rapport de pouvoir/ soumission.

Quel est le rôle des pédiatres dans l’éducation des parents, et donc des enfants ?

D. M. – À une époque, les pédopsychiatres et les psychanalystes sont aller au-delà du raisonnable dans leurs conseils éducatifs. On a oublié de prendre en considération que ce qui est pertinent à un certain niveau de développement de l’enfant peut devenir négatif à un autre niveau (cf. l’apprentissage du langage). Couper la parole à un enfant, c’est très mauvais quand il ne sait pas parler, mais c’est excellent quand il commence à savoir parler. Interdire de montrer du doigt, c’est bien pour un enfant de 4 ans, ça ne l’est pas pour un enfant de 18 mois, car c’est pour lui un élément clé pour acquérir le langage.

Dans un pays d’immigration comme la France, nombre d’enfants ont des parents issus de cultures différentes. Comment cela peut-il bien se passer quand ces enfants arrivent à l’école ?

D. M. – À l’inverse des pays anglosaxons, plus axés sur le mythe du respect des particularités de chacun et du communautarisme (source de racisme), la société française vit sur un mythe de l’intégration et de l’humanisme universel. Toutes les enquêtes montrent que pour les enfants de migrants de bon niveau socio-culturel, la migration (choisie) est un facteur de richesse. En revanche, la situation est calamiteuse quand la migration (subie) a été provoquée par la grande pauvreté économique. Le migrant est alors la plupart du temps jugé d’une culture inférieure à celle du pays hôte, d’où une possible honte de sa culture, voire un état de déculturation par rapport à sa propre culture. Ses enfants subiront alors de plein fouet les effets de la rivalité entre deux cultures ; de plus, ils auront aussi honte de la honte de leurs parents (honte au carré = rage). Quand un père africain, maghrébin ou noir, devra exercer l’autorité sur son enfant, la réponse qu’il présentera risque d’être inappropriée, car en relation avec les rapports de pouvoir et de domination qu’il a connu antérieurement dans sa vie.

 

Le paradis est là, derrière la porte, dans la pièce à côté; mais j'ai perdu la clef. Peut-être l'ai-je seulement égarée. 
Khalil Gibran